Quel monde voulons-nous ?

Le livre a été publié en 2002 et réédité en 2019 dans la collection Sorcières des Editions Cambourakis. La préface d’Isabelle Stengers, philosophe belge, spécialiste de la philosophie des sciences, écologie des pratiques attentives aux phénomènes d’interdépendance dans le monde vivant. (En 1990, elle est à l’origine, avec Philippe Pignarre, de la création de la maison d’édition Les Empêcheurs de penser en rond).

A propos de Starhawk, pseudo de Miriam Simos, née en 1951. Elle est état-unienne et elle vit à San Francisco. Elle est écrivaine, autrice de nombreux livres dont celui-ci. Elle est engagée plus que militante, son antimilitarisme se conjuguant mal avec l’étymologie du mot « militante » de « miles », le soldat. Elle est connue dans le monde entier pour ses formations à la non-violence et à l’action directe. Elle participe activement dans les années 70-80 au mouvement antimilitariste et antinucléaire : bien chauffé avec la guerre du Vietnam, il s’accentue avec l’accident nucléaire de Three Mile Island de 1979 (cœur d’un réacteur à moitié fondu, l’enceinte de confinement a tenu et rejets radioactifs assez faibles, même si on ne dispose pas de mesures fiables, évacuation de 200000 personnes à choc dans l’opinion publique. Les EU stoppent la construction de nouvelles centrales/ Jimmy Carter, retentissement mondial). Cet événement a un lien direct avec la naissance de l’écoféminisme, dont Starhawk est une voix le plus écoutée.

Parenthèse sur ce concept, contraction entre l’écologie et le féminisme. Pour le dire vite, c’est un courant de pensée qui rapproche les systèmes de domination et d’oppression des femmes dans notre système patriarcal et la surexploitation de nature par les humains. La paternité ou maternité du mot n’est pas très clair, son usage est avéré dans les années 70 notamment dans les conférences de Murray Bookchin. cependant le mouvement précède le mot dès les années 60, les critiques faites par des féministes sur la déforestation et l’usage des pesticides entre dans le champ de l’écoféminisme. Un nom en particulier est associé à l’écoféminisme, celui de l’indienne Vandana Shiva, un des porte-parole du mouvement Chipko.

Le mouvement Chipko est né dans les années 70, d’un groupe de villageoises illettrées de la région du Garhwal (Etat de l’Uttarakhand) en Inde, qui se sont opposées à l’exploitation commerciale de leurs forêts. Le mouvement est surtout connu pour sa tactique consistant à se coller aux arbres, en les entourant de ses bras pour empêcher que l’on ne les coupe ou scie. Vandana Shiva a également fondé en Inde dans l’Uttarakhand un sanctuaire de la biodiversité sauvage et agrosemencière, où les femmes tiennent une place essentielle. L’écoféminisme met en relation deux formes de domination : celle des hommes sur les femmes, et celle des humains sur la nature. S’agit-il d’avoir une vision plus écologique du féminisme, ou, en introduisant la question des femmes dans l’éthique environnementale, s’agit-il de mettre en question la nature à laquelle cette éthique se réfère ?

Starhawk s’engage ensuite dans le mouvement altermondialiste des années 1990-2000. Elle participe notamment au Forum social de Porto Alegre, aux manifestations de 1999 à Seattle contre la réunion de l’Organisation mondiale du commerce, contre le G8 à Gênes, et contre le Sommet des Amériques de Québec en 2012.

Elle se définit certes comme féministe mais aussi comme sorcière néopaïenne. C’est d’ailleurs en lisant l’ouvrage à succès de Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, que j’ai découvert l’existence de Starhawk et que j’ai eu envie de la lire. Ce n’est pas pour éviter d’effaroucher les esprits rationalistes que je laisserai de côté cet aspect-là, mais parce que ça ne me semble pas pertinent de le prendre de manière isolée, que ça peut d’emblée apparaître comme un truc folklorique ou perché qui nous éloignerait de ses réflexions qui nous concernent complètement en tant que collectif.

Elle travaille sur la tradition Reclaiming de la sorcellerie, tradition qu’elle a contribué à fonder au travers de cours, ateliers, camps et rituels publics en spiritualité basé sur la terre, avec pour objectif d’unifier spiritualité et politique ». Ce que je retiens et qui me semble intéressant, c’est l’importance pour faire vivre un collectif des récits partagés et des rituels.

Ce n’est pas un essai solidement construit et argumenté mais plutôt des récits inspirants de ces expériences et de ses rencontres, qui s’articulent autour de 6 thématiques :

Notre place dans la nature

Nous vivons dans une culture qui a plus ou moins privé l’environnement de sa réalité : développer cette relation réelle avec la nature est une partie vitale du travail tant politique que spirituel. Cela commence selon elle par une prise de conscience des attitudes implicites qui nous mettent à distance du monde naturel (le vivant ?) : elle en identifie 2 types :

  • celle, dominante, qui met l’homme en position de domination, la nature vue comme une ressource à exploiter (Pillage)
  • L’autre, plus insidieuse car répandu chez les activistes et les écolos, d’un homme intrinsèquement fléau pour la planète, le mal en soi. Même opposition humains/nature qui nourrit de la culpabilité là où la responsabilité est nécessaire.

Starhawk dit que pour redonner une réalité à la nature, il faut d’une certaine manière redevenir autochtone, c’est-à-dire de trouver au moins un endroit sur terre qu’on puisse connaître de manière intime, finalement à la manière de la permaculture qui repose sur l’observation au long cours avant d’intervenir.

Il s’agit de tisser des liens avec son environnement proche, qui suppose un attachement particulier à un lieu. Cette approche s’oppose complètement à celle de la globalisation ou mondialisation qui suppose plutôt la destruction de ce lien, avec des lieux et des personnes interchangeables et un monde vu comme un vaste marché, où des entreprises peuvent s’installer ou fermer si la main d’œuvre devient trop chère ou les règlements trop contraignants.

La pratique de la démocratie directe

Ce changement de mode de pensée dans la relation avec la nature peut être mis en parallèle avec nos manières de nous organiser politiquement. Pour Starhawk cela se décline en démocratie directe, organisation horizontale et structure non hiérarchique. Si une arborescence symbolise bien la logique hiérarchique, le toile est une métaphore fréquente pour des formes d’organisation plus horizontales. Starhawk décrit plusieurs manières de structurer la démocratie directe et nous en expérimentons d’ailleurs quelques-unes avec ADLB, l’AMAP, le groupe Action transition… :

  • Groupes d’affinité entre participant.e.s (entraide, décision commune, éventuellement répartition des rôles)
  • Groupes de travail qui se chargent de tâches spécifiques avec un conseil de coordination qui écoutent les propositions, les synthétisent, met en œuvre les décisions.
  • Le consensus est souvent la règle dans les groupes anti-autoritaires : pas forcément unanimité, mais chacun et chacune est écouté et pris en compte. Processus de pensée créative : discussion, synthèse, révision des idées

Expérience de Reclaiming, début des années 80 : groupe d’amies qui donnaient ensemble des cours sur la spiritualité fondée sur la terre et les pratiques sorcières.

Pour autant, un groupe anti-autoritaire n’est pas nécessairement sans leadership, mais ce leadership répond à des besoins très différents de ceux d’un groupe hiérarchique : ce n’est pas un chef, une autorité qui donne des ordres et décide, un « pouvoir sur » mais un « pouvoir parmi », qui tient plutôt à la persuasion, au partage de l’information et de l’attention.

Starhawk distingue plusieurs types de leadership :

  • Le leadership propositionnel : proposer des actions, des orientations, des tactiques, des décisions, insister pour le groupe fasse certains choix.
  • Le leadership processuel » : aider le groupe à trouver des manières efficaces de prendre des décisions, de partager des savoirs, de résoudre des problèmes.

Il est préférable, dans des groupes qui pratiquent la démocratie directe, que la même personne n’exerce pas au sein d’un groupe les 2 fonctions, du moins en même temps : « partager l’information, partager les savoir-faire, soutenir la créativité des autres, mettre en réseau, communiquer, autant de moyens de disséminer le pouvoir au sein d’un groupe et d’accroître son efficacité et son intelligence ».

Construire un mouvement diversifié

Dans ce chapitre elle développe une autre idée de la permaculture appliquée aux groupes humains : « dans la nature, diversité signifie robustesse. Un prairie où poussent des centaines de plantes différentes peut résister à des épidémies ou survivre à des tempêtes qui dévasteraient un champ planté de clones d’hybrides de maïs »

Elle aborde dans ce chapitre la question de la convergence des luttes qui a butté et butte encore sur bien des obstacles : les constructions identitaires des groupes qui peuvent être mis en concurrence, le cloisonnement qui en découle là où il faudrait une imbrications (droits civiques des noirs, gays et lesbiens, classes sociales, féminisme…).

Des développements intéressants sur lesquels je passe très vite, qui décrit les enjeux auxquels est confronté le mouvement pour une justice globale, un mouvement altermondialiste dans laquelle Starhawk est impliquée :

  • Formuler les questions, en intégrant toutes les facettes qui se posent en termes d’économie, de race et de genre.
  • En apprendre plus : curiosité à aiguiser envers les cultures différentes ou les groupes opprimés, construire des ponts et étendre nos connexions, élargir nos perspectives.
  • Faire notre propre travail de fond : examiner la construction qui fait que nous sommes ce que nous sommes, savoir d’où on parle.
  • Rendre notre culture accueillante : regardez les gens dans les yeux, souriez, saluez les personnes et faites-les se sentir accueillies…
  • Construire des alliances et des coalitions et surtout être de bons alliés (connaître les gens, partager les ressources, l’attention des médias…)

L’appropriation culturelle

Je passe sur ce chapitre qui concerne les peuples amérindiens.

Repenser la non-violence

Elle rappelle que cette question du recours ou non à la violence revient souvent dans les mouvements politiques, civiques… et que pour transformer le système, il faut aller au-delà d’une dichotomie violent/non violent. Elle dit d’abord qu’on peut refuser la violence pour toutes une série de raisons morales, mais que un certain réalisme l’écarte aussi :

  • Nous ne sommes de taille (armes, etc)
  • Il faudrait un type d’organisation militaire, avec une hiérarchie, une chaine de commandement, des chefs et des troupes… parce que c’est le plus efficace pour résoudre un problème de guerre, mais dans ce cas on utilise un mode d’organisation que l’on récuse par ailleurs… Et puis si on lutte sur le terrain de la violence, on risque le durcissement des esprits qui peut aussi contaminer le monde.
  • Lutte armée = clandestinité
  • Une confrontation lourde a plus de chance de renforcer le système plutôt que son opposition.

Pourtant elle fait le constat qu’aujourd’hui la non-violence classique (type Gandhi et Martin Luther King) ne nourrit plus l’imaginaire des activistes : profil plutôt jeunes, plutôt anar… Ces groupes ne plaident pas pour la violence, mais pour une diversité des tactiques, ce qui implique de la flexibilité, ne pas se laisser bloquer par une stricte ligne à suivre. A l’image des Black block : ni un groupe, ni une organisation mais une tactique qui privilégie l’unité du groupe, sa mobilité et la confrontation (masque, anonymat, protection des manifestants non-violents). La destruction de biens peut aussi être une tactique pour rendre visible une mobilisation qui serait ignorée par les médias sinon = une sorte de relais.

Définition de la violence pas évidente : s’attaquer à des objets inanimés, est-ce violent ?

Destruction des biens : complexe. Quel bien, où et dans quel contexte ? vitrine de Mac doc ou Perséphone ? voiture de police ou celle d’un voisin ?

Ceci dit, Starhawk se considère elle-même comme pacifiste non violente et elle démonte les unes après les autres les critiques de la non-violence :

  • Refuser les risques à ce n’est pas éviter la violence, c’est refuser de l’infliger.
  • Passivité à stratégie offensive. Gandhi : l’art d’une campagne non-violente est d’imposer constamment de nouveaux dilemmes aux pouvoirs qu’elle affronte (si-in aux comptoirs des restaurants pendant la campagne des droits civiques contre la ségrégation noire : si servi, racisme en prend un coup, si arrêté, discrédit)
  • Désobéissance : refus de donner le consentement demandé par les structures de l’oppression pour saper leur légitimiter.
  • Critique de la posture morale, pas toujours lisible… sacrifice est perçu comme une stupidité, pas comme un acte noble. Critique aussi de la suffisance moralisatrice (donneurs de leçon..)

Les figures emblématiques de la non-violence ? qui ?

Femmes pionnières : les suffragettes anglaises s’enchaînaient aux réverbères et brisaient les vitrines de magasin (prisons, grève de la faim, nouris de force) Alice Paul au EU pour le droit de vote des femmes reprend ces techniques d’action directe : marches, elles se sont enchaînées aux grilles de la Maison-Blanche pour critiquer l’hypocrisie de Wilson…

Gandhi et Martin Luther King : autorité religieuse et leadership vertical, figures paternelles.

=  critique avec affection, sortir de l’ombre des grands hommes.

Martin Luther King : valeur transcendante de la souffrance, adhésion problématique pour les femmes à qui enseignent depuis longtemps le devoir de souffrir et de se sacrifier pour les autres. Se mettre en colère, la revendiquer, se sentir puissantes et dangereuses avant d’être accueillantes et compréhensives.

Activisme de la 3e voix (pour sortir violence/non-violence) = action directe qui induit la confiance de chacune en son propre pouvoir, fondée sur 10 principes :

  • Faire confiance en son propre pouvoir de transformer les structures de domination : pouvoir du de dedans, capacité à créer, imaginer, sentir, faire des choix… double pouvoir personnel et collectif.
  • La vie, le corps, l’interconnexion : maximiser le respect pour la vie. Chacun de nos actes affecte l’ensemble.
  • Imagination radicale et préfiguration : pas la révolution dans un avenir mythique mais nous sommes la révolution.
  • Espoir
  • Solidarité
  • Choix et intention : nous ne laissons pas les structures de pouvoir limiter nos choix et nous ne laissons pas la peur nous contrôler. Nous apprenons à rester concentrés au milieu du chaos et capable de faire des choix quelque que soit la situation.
  • Inclusion et diversité.
  • Démocratie directe et organisation horizontale
  • Dialogue.
  • Liberté et passion

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